Dès les premières audiences de septembre de cette année-là, j’ai su que quelque chose clochait.
Depuis 30 ans, les dossiers se succédaient comme les marées : chaque soir emportait son lot de décisions et chaque matin déposait ses nouvelles affaires aux portes du tribunal. Jour après jour, je m’immergeais dans une multitude d’univers, découvrant des êtres humains avec leurs espoirs et leurs drames, pour en ressortir à la nuit tombée et recommencer le lendemain pour rencontrer d’autres vies, d’autres mondes. Une ronde incessante, dans laquelle j’excellais. J’aimais ce mouvement perpétuel, cette façon d’habiter brièvement la vie des autres avant de passer à la suivante. Régler des différends et, parfois, apaiser des conflits était ma manière de contribuer à un monde meilleur.
Pourtant, pour la première fois de ma vie, j’oubliais de faire une partie de mon travail. Mes collègues étaient obligés de me le rappeler, avec un petit sourire gêné. Je fixais deux réunions à la même heure sans m’en apercevoir. J’oubliais ce que j’avais demandé ou promis aux uns et aux autres — des choses simples, anodines, que j’aurais autrefois notées mentalement sans effort. Ma mémoire, dont j’étais si fier, se fissurait.
Envahi par la peur
Mais surtout, j’avais peur. Peur de présider une audience. Moi qui avais toujours été serein devant la foule dense des avocats et de leurs clients, je sentais mon ventre se crisper avant d’entrer dans la salle. Une sueur froide, un battement de cœur trop rapide, l’impression de marcher sur un sol qui pourrait s’effondrer. Je croyais lire dans les yeux des avocats qu’ils voyaient mon désarroi et se moquaient de moi — ou avaient pitié. Je ne sais pas lequel des deux était le pire.
J’ai fait plusieurs fois le même rêve — un de ces rêves qui semblent plus réels que la réalité : un chien noir, massif, puissant, me serrait la main dans sa gueule. Ses dents se crispaient sur mes doigts, lentement, inexorablement. La douleur montait par vagues. Je me réveillais à chaque fois, le cœur battant dans le noir, les mains moites.
Risque maximum
Pour voir — ou peut-être pour me forcer à nommer ce que je refusais de regarder en face — j’ai fait un test sur Internet : « Quel est votre risque de burn-out ? »
88 sur 100.
Mon dos s’est tendu un peu plus. J’ai fermé l’onglet. J’ai rouvert un dossier. Comme si de rien n’était.
Un soir, j’ai ouvert les tiroirs de mon bureau et commencé à ranger mes affaires personnelles dans un sac. Un stylo offert par un ami, de vieux documents que j’avais gardés sans savoir pourquoi, quelques livres annotés. J’avais l’intuition sourde que je ne reviendrais peut-être pas avant longtemps.
Le début de la longue nuit
Ce vendredi-là, je me suis levé comme d’habitude. Ou, plutôt, j’ai voulu me lever, mais mon corps a refusé. Mon cœur ne battait plus assez vite. Mes jambes tremblaient. Une vague de peur montait et emportait tout, comme si quelque chose de terrifiant allait survenir — sans que je puisse nommer quoi, ni d’où cela venait. Une peur sans objet, peut-être la plus déstabilisante qui soit.
J’ai su immédiatement : cette fois, tu y es.
Je n’avais plus la force de continuer à faire semblant. Je ne pouvais parler à personne. Les mots s’arrêtaient dans ma gorge avant de naître. J’ai envoyé quelques messages pour annuler mes rendez-vous, les doigts maladroits sur l’écran du téléphone.
Puis j’ai appelé mon médecin. Quand je suis ressorti de son cabinet avec quinze jours d’arrêt de travail, j’ai pensé que ce serait une parenthèse. Une pause pour me « requinquer ». Le mot me faisait presque sourire — il sonnait léger et provisoire.
Je ne savais pas encore que je venais d’entrer dans une nuit qui allait durer une année entière.
Comme anesthésié
Les premiers jours, j’ai dormi. Ou plutôt, je me suis réfugié dans le sommeil comme on s’enfonce sous l’eau pour ne plus entendre le bruit du monde. Tant que je dormais, il ne se passait rien. Pourtant, dormir ne réglait rien. Je me réveillais avec les mêmes pensées qui m’attendaient au bord du lit, obstinées.
Je ne me sentais en sécurité que dans ma chambre. C’était devenu mon périmètre de survie. Le salon me paraissait trop vaste, trop exposé — une pièce pour les gens qui vont bien, qui reçoivent, qui vivent. Et l’idée de franchir la porte d’entrée relevait de l’inconcevable.
Je passais des heures interminables les yeux dans le vide. Les idées noires tournaient en boucle — pas des pensées suicidaires, rien d’aussi précis, seulement la pensée que je serais soulagé si ma vie s’arrêtait là. Je n’arrivais plus à trouver la moindre énergie, comme si on m’avait débranché de ma source. Je n’avais plus aucune envie. Je ne voulais qu’une chose : rester dans cet état de léthargie pour ressentir le moins possible. Je me coupais du monde : même parler avec mes amis était trop effrayant. Leurs voix, leurs questions bienveillantes, leurs encouragements sincères — tout cela exigeait de moi une force que je n’avais plus.
Le début de la remontée
J’ai été pris en charge dans une clinique spécialisée dans les troubles psychologiques liés au travail et cela m’a sauvé. Là-bas, je n’étais plus une force de travail à maintenir, mais un être humain à reconstruire.
C’est dans cet espace, progressivement, que les causes de mon burn-out ont commencé à apparaître. La plus évidente : je n’étais pas devenu juge pour compter les dossiers. Je voulais mettre un peu de justice et d’équité dans un monde qui en manque cruellement. Je voulais apporter un peu d’humanité dans l’univers judiciaire, souvent trop froid et impersonnel.
Puis, sans que je m’en rende compte tout de suite, les chiffres avaient pris toute la place. Les réunions ne parlaient plus de situations humaines, mais de colonnes de statistiques qui s’affichaient sur les écrans : des ratios, des moyennes, des retards, beaucoup de retards. Mon nom suivi d’un nombre. Plus il était élevé, meilleure était mon évaluation. Les sourires ou les sourcils froncés de mes chefs suivaient la courbe de mes statistiques comme un baromètre suit la pression atmosphérique.
On ne me demandait plus : « As-tu rendu des décisions justes ? As-tu aidé ces gens à comprendre ta décision ? As-tu contribué à réparer quelque chose ? » On m’interrogeait : « Combien de numéros as-tu sortis ? »
Toujours plus de chiffres
Je me souviens d’un entretien annuel qui me fait encore mal. J’étais alors président d’un tribunal et j’avais une année entière à raconter, pleine de défis surmontés, de situations complexes, de réussites, d’échecs et de résultats en demi-teinte. J’avais besoin d’en parler, d’avoir un retour utile et des conseils pour la suite. Mon évaluatrice avait balayé tout cela d’une phrase : « C’est bien, vous avez sorti plus de dossiers qu’il n’en est entré. » Puis elle était passée à autre chose.
J’étais ressorti de cet entretien avec la sensation d’avoir été jaugé comme une machine : efficace ou pas ? Rentable ou pas ? La question de savoir si j’avais servi la justice dans son sens le plus profond ne se posait simplement pas.
Le plus difficile c’est que je n’étais plus seulement évalué. Je devais évaluer. Et je me surprenais, avec un malaise grandissant, à encourager mes collègues plus jeunes à « donner un coup de collier » et à leur rappeler leurs objectifs. À parler, moi aussi, le langage des chiffres, comme si j’avais oublié qu’il en existait un autre.
Chaque fois, quelque chose en moi se contractait et je respirais un peu moins bien. Mes nuits devenaient plus courtes et moins reposantes. Une tension chronique s’était installée entre mes épaules, que ni les week-ends ni les vacances ne parvenaient vraiment à dissoudre.
Circulez, il n’y a rien à dire
J’avais essayé, un jour, de mettre des mots sur ce que je vivais auprès de ma supérieure hiérarchique. J’avais cherché les bons termes, ceux qui ne passeraient pas pour une plainte, mais pour une vraie demande. Sa réponse est restée gravée dans ma mémoire : « Vos humeurs et vos états d’âme, vous pouvez vous asseoir dessus. » Je ne lui en veux même pas : elle n’était simplement pas outillée pour entendre des émotions et savoir quoi en faire.
Je continuais à travailler consciencieusement. Mais le sens s’effilochait et me glissait entre les mains comme du sable. Je n’avais pas l’impression de mal faire. Je faisais sans âme. C’était pire.
Ma part personnelle
Progressivement, quelque chose d’autre est apparu : comment j’avais contribué à mon burn-out sans m’en apercevoir.
Je m’étais éloigné de la partie la plus essentielle de moi. Cela m’avait étouffé, assoiffé et rendu profondément insatisfait. J’avais cru qu’il me fallait plus : plus de valorisation, plus de sentiment d’utilité, plus d’argent. C’était un leurre : tous ces « plus » créaient un gouffre grandissant dans mes profondeurs. Le flot de vie qui montait de l’intérieur se rétrécissait de mois en mois, d’année en année. Il ne coulait plus qu’une goutte de temps en temps.
Un jour, cela m’est apparu avec une clarté presque douloureuse : le lien avec l’invisible n’était pas un loisir secret, un petit supplément d’âme. Pour moi, c’était une nécessité ; le moteur et le but de ma vie.
Le burn-out, c’était ce moteur arrêté qui n’attendait que de repartir pour m’emporter dans la direction de la vie. Ou plutôt de la Vie.

